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La traite des personnes et la mendicité au Sénégal : On dit les enfants des rues comme si les rues étaient leurs mères
Publié le : Lundi 11 Novembre 2019 - 08:49 - Source : Dakarmatin - Commentaires : 0 - Consulté : 369 Imprimer

Le Sénégal est un pays d'origine, de transit et de destination pour les enfants et les femmes victimes de la traite à des fins de travail forcé, de mendicité et d'exploitation sexuelle. Bien qu’il n’existe pas de statistiques fiables sur l’ampleur de la situation, des rapports ont été publiés concernant les enfants des rues mendiant à Dakar et plus de 90 % d’entre eux sont des talibés. La traite dans le pays est plus répandue que nous pouvons l’imaginer.

Des femmes et des filles sont victimes de traite pour servitude domestique au niveau national et transnational. Des jeunes garçons sénégalais, gambiens, maliens, et guinéens sont aussi victimes de mendicité forcée et de traite par des maîtres coraniques, tandis que des femmes et des filles sénégalaises sont victimes de traite à destination des pays voisins, du Moyen-Orient et d'Europe. 


Chaque année, des jeunes garçons font l’objet de trafic des villages ruraux vers Dakar pour mendier et ils sont souvent placés dans des écoles coraniques appelées daaras. Il y a aussi des jeunes originaires des pays frontaliers qui sont acheminés au Sénégal dans le même but. Les jeunes filles issues des villages pauvres sont aussi victimes de la traite et se rendent aussi à Dakar pour travailler comme domestiques. Ces jeunes filles sont exploitées dans la prostitution illégale par le biais d’un proxénète adulte qui facilite cette exploitation sexuelle. Malheureusement, des données fiables n’existent pas pour déterminer l’ampleur de ce fléau non plus. Cependant, ENDA Santé, une ONG locale, qui traite les prostituées atteintes d’IST par le biais de plusieurs programmes, a confirmé que de nombreuses femmes originaires de pays africains proches se livraient à la prostitution au Sénégal. Ces femmes sont souvent victimes de la traite et se font accompagner par les trafiquants. 

Les enfants victimes de la traite au Sénégal sont forcés de mendier à des fins d'exploitation. Séparés de leur famille et des systèmes de soutien, les enfants doivent choisir entre rester avec leur trafiquant ou vivre dans la rue comme des fugueurs. Beaucoup d'enfants sont trop jeunes pour se souvenir avec précision du village d'où ils viennent et, malheureusement, oublient leurs familles. Il y a plusieurs cas de maltraitance physique commis par des marabouts contre les talibés. Certains de ces maîtres coraniques qui maltraitent leurs élèves ont été poursuivis et envoyés en prison, mais plus, pour faire plaisir aux Américains et à l'Union européenne ou comme condition pour l’aide au développement, que par humanisme. Pour les enfants victimes, les parents qui confient des jeunes garçons à un enseignant coranique ou envoient une fillette travailler comme domestique, connaissent souvent le trafiquant. Par conséquent, les parents sont aussi responsables que les enseignants dans la traite des personnes. 

Les marabouts rentrent fréquemment dans leurs villages d'origine et accueillent les enfants de parents dans l'espoir de leur dispenser une éducation coranique. Ce type d’éducation est plus valorisé que l’éducation laïque, en particulier pour les enfants qui ont entre 5 et 10 ans. Généralement, on ne propose pas d'argent aux parents pour confier leurs jeunes garçons à des maîtres coraniques et ces derniers ne sont jamais vendus. Les filles envoyées travailler comme domestiques travaillant souvent chez des membres de la famille ou des amis de la famille. Dans de tels cas, les familles rurales pauvres s'attendent à ce que de l'argent soit renvoyé à la maison pour aider à fournir le revenu indispensable pour acheter de la nourriture. Les attentes de la famille en matière de revenus font qu'il est très difficile pour les jeunes filles, parfois victimes d'abus sexuels, de quitter leur emploi. Bien que les parents n’envoient pas leurs filles se prostituer, à de rares exceptions près, on peut affirmer sans risque de se tromper, que les parents sont conscients du fait que leurs filles se prostituent parce qu’elles quittent la maison la nuit et qu’elles disposent d’une source de revenus inexplicable. 

Dans le cadre de plusieurs programmes, le Sénégal s'est toujours fixé comme objectif d’éradiquer la mendicité des enfants, le travail domestique des mineurs et la prostitution des mineurs, qui constituent l'une des pires formes de travail des enfants au Sénégal. Rien n’a encore changé en 2019. Le Sénégal est un des pays les plus pauvres du monde, et dispose d'une capacité limitée à engager des poursuites, à prévenir ou à protéger les victimes de la traite. La police est sous-payée et ne dispose pas du matériel et des ressources nécessaires pour s’acquitter efficacement de sa tâche, tandis que les gendarmes qui surveillent les frontières sont rares. Il n’est pas rare de voir un chef de brigade qui dispose de moins de dix hommes et de deux véhicules pour surveiller des centaines de kilomètres de frontière. Outre ses problèmes de recettes publiques, la structure bureaucratique du gouvernement et le recours à un processus décisionnel hautement centralisé font obstacle à la réforme. La corruption existe dans tout le gouvernement, y compris l'application de la loi. La traite ne représente qu'un des nombreux problèmes socioéconomiques difficiles auxquels le gouvernement doit faire face. 

Quelques maîtres coraniques qui maltraitent physiquement leurs élèves sont arrêtés et poursuivis chaque année. Par exemple, en 2007, un marabout de Diourbel avait été arrêté après avoir battu à mort un talibé. Il fut poursuivi et condamné à quatre ans de prison et à une amende de 50 000 FCFA. Dans la plupart des cas, les talibés ont été battus pour avoir omis de satisfaire à leurs exigences quotidiennes en matière de mendicité. Les maîtres coraniques qui appliquent avec violence les exigences de la mendicité au quotidien sont généralement les plus susceptibles d’être des trafiquants plutôt que des maîtres coraniques authentiques. La loi prévoit 5 à 10 ans d'emprisonnement pour viol. Si une victime de viol est une personne mineure, la peine est de 10 ans d'emprisonnement. La loi punit les abus sexuels sur des enfants (pédophilie) de 5 à 10 ans d'emprisonnement. Si le délinquant est un membre de la famille, la peine est de 10 ans. Toute infraction à la pudeur d'un enfant est punie d'un emprisonnement de 2 à 5 ans et, dans certains cas aggravés, d'une peine maximale de 10 ans. Le fait d'engager un mineur à des fins de prostitution est puni d'un emprisonnement de 2 à 5 ans et d'une amende de 300 000 à 4 000 000 FCFA. Les peines applicables au trafic sexuel, mineur ou adulte, sont plus sévères. Pourquoi le gouvernement peine-t-il à appliquer ces lois ? 

L’Institut de Population, Développement et Santé de la Reproduction de l’Université de Dakar a indiqué que plus de 70 % des enfants maltraités avaient été violés. La même étude a révélé que la violence à l'encontre des enfants se produisait à différents endroits : 45 % des abus sexuels sur des enfants avaient lieu à l'intérieur du complexe familial, 15 % dans les rues, 10 % à l'école et 10 % dans le daara. Comme indiqué précédemment, les parents sont le plus souvent complices du trafic. Dans un autre cas, un groupe de quinze filles était sur le point d'être victimes de la traite par des trafiquants mauritaniens originaires de la région de Kaolack. Cependant, lorsqu'ils ont été confrontés, leurs parents avaient en effet confirmé qu'ils les envoyaient travailler afin de supporter la famille. Comment appliquer la loi si les parents sont complices ? 

Dans les articles 12 et 17 de la loi anti-traite des personnes, les droits des victimes sont garantis. En vertu de la loi, les victimes de la traite ne peuvent être poursuivies en justice pour des actes commis à la suite de la traite. La loi protège également l'identité des victimes et autorise les dépositions à huis clos pour les encourager à faire office de témoins. Ils sont également autorisés à rester temporairement ou définitivement sur le territoire national sous le statut de résident ou de réfugié. Les victimes ont droit à un avocat. S'ils n'en ont pas les moyens, un avocat leur sera fourni. Le gouvernement n'a encore dispensé aucune formation spécialisée à ses agents pour identifier les victimes de la traite et aider les enfants victimes de la traite. Les dirigeants, minimisent-ils ce problème, qui risque d’imploser d’un moment à l’autre ? 

Le président Wade s'était prononcé publiquement contre le trafic d'êtres humains. Le ministère de la Famille a reçu des subventions d'Italie, de la France, de la Banque mondiale et de l'UNICEF pour donner suite à des initiatives visant à sortir les enfants de la rue. En privé, la plupart des responsables du gouvernement admettent l'existence du trafic d'enfants, mais en public, ils sont les premiers à se dédire. Les Sénégalais sont moins nombreux à considérer les prostituées adultes comme des victimes de la traite. Les membres du gouvernement reconnaissent la traite comme un problème et le Sénégal, un pays de transit, de destination et d'origine. Lorsqu'ils sont confrontés aux réalités des relations de mendicité exploitantes d'aujourd'hui, par exemple, beaucoup ne sont toujours pas convaincus que les pratiques culturelles et religieuses du Sénégal constituent une traite d'êtres humains impliquant des enfants sénégalais. Ne s’agit-il pas d’une hypocrisie sociale et religieuse ? 

Le 1 juillet 2016, le président de la République du Sénégal, Macky Sall, dans une série de tweets disait vouloir "ordonner le retrait d’urgence des enfants des rues pour la protection de leurs droits". Il disait également que "pour sauver les talibés, l'Etat prévoit des amendes et des peines de prison pour ceux qui mettent leurs enfants dans la rue". L’exécution de ces menaces a contraint les talibés à disparaître des rues pendant quelques semaines. Malheureusement, faute de suivi, le problème est resté entier. Monsieur le président, ces enfants, ne font-ils pas partie du PSE ? 

Durant la même période du programme de "retrait des enfants de la rue", un rapport des Etats-Unis sur la traite des personnes, menaçait la coopération bilatérale avec le Sénégal, si le gouvernement ne prenait pas de décisions pour réduire le phénomène. L’Etat avait publié un rapport dans ce sens pour annoncer l’initiation de plus de 60 opérations de retrait des talibés dont plus de 1.500 talibés retirés des rues et envoyés dans des centres d’accueil. 

La constitution donne à l’éducation une place très importante comme mentionnée dans les articles 21 et 22. Il faut faire de telle sorte que l’article 3 de la Loi 2005-06 relative à la lutte contre la traite des personnes et pratiques assimilées et à la protection des victimes, soit respecté. Il faut ouvrir des enquêtes et traduire en justice ceux qui forcent les enfants à mendier. 

Dans la même lancée, il faut appliquer les dispositions de la même loi qui criminalise la traite des enfants. Il faut également faire de telle sorte que l’article 298 du code pénal relatif aux blessures volontairement faites aux enfants de moins de quinze ans, soit appliqué. 

La constitution du Sénégal interdit l'esclavage, le code du travail interdit le travail forcé et la mendicité est illégale en vertu du code pénal. Les Sénégalais n'ont jamais considéré la mendicité exploitante comme un esclavage ou un travail forcé, et la loi anti-mendicité ne s'applique pas aux mendiants, victimes de la traite ou autres. Un régime juridique réglemente la prostitution. Le proxénétisme et la sollicitation des clients sont illégaux. Les lois en vigueur régissant la prostitution entraînent des arrestations, y compris des arrestations de prostituées illégales étrangères, de prostituées mineures et de souteneurs. Malgré tout cela, le problème reste toujours entier. Qu’est-ce qui est derrière cette incapacité du gouvernement à faire face à ce problème ? Qui est responsable de ce fléau ? La société, les chefs religieux, et ou les gouvernants ? 

“On dit les enfants des rues comme si les rues étaient leurs mères.” Lyonel Trouillot 

Mohamed Dia

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